Comme tous les villages de France, Lesches-en-Diois n’a pas été épargné par les deux périodes de guerre de la première moitié du XX ème siècle.

Alors que les mauvais souvenirs de la guerre de 1870 entre la France et la Prusse s’éloignaient, en 1914 les hostilités reprennent entre la France et l’Allemagne et le 05 août 1914,  l’ordre de mobilisation générale parvient jusque dans les campagnes les plus isolées.

Les hommes valides, pour la plupart très jeunes et sans expérience militaire, sont appelés à rejoindre les champs de bataille laissant leur famille et leurs amis mais souvent aussi leur épouse et leurs enfants ; les travaux de la ferme étant assurés désormais par tous ceux qui restent, quels que soient leur âge et leur sexe, suivant l’appel lancé par le Président du Conseil, René Viviani, le 07 août 1914… (photo tirée du Journal de Die et de la Drôme du 13 novembre 2009 consacré à la Grande Guerre)

Une douloureuse période commence alors…le seul lien avec la famille angoissée étant le courrier. Les cartes postales et la correspondance datant de cette époque, parfois chargées d’émotion, décrivent bien le quotidien du soldat et des familles restées au “pays”.

Lesches, bien sûr, n’échappe pas à cette mobilisation ; plusieurs hommes quittent alors leur terre mais cinq, tués par l’ennemi, ne reviendront pas, tout comme  1,4 millions de Poilus. Le Diois a ainsi payé un lourd tribut à cette “Grande Guerre” avec 1048 morts dont les trois quarts étaient des hommes de troupes. Les jeunes hommes de moins de 25 ans, affectés il est vrai en première ligne, en représentent à eux seuls près de 41% tandis que la tranche d’âge des moins de 30 ans en totalise 3/5 ème. La plupart des victimes dioises de cette funeste tragédie sont mortes sur le front de l’Est de la France, une quarantaine sur celui d’Orient, quelques dizaines lors du naufrage de leur navire et bien d’autres de maladie, généralement infectieuse (typhoïde, tuberculose, diphtérie, rougeole…). A elle seule, la terrible grippe mondiale de l’hiver de 1918 a causé la mort de la moitié des soldats diois décédés des suites de maladie.

Il y a eu les morts mais il y a aussi eu les survivants de ce carnage pour ne pas dire les “miraculés”.

L’histoire d’Alphonse le Leschois  en est l’illustration.

“Mobilisé au 52 ème Régiment d’infanterie le 03.09.1914, il avait par miracle échappé à la mort près de Saint Rémy dans les Vosges. Grièvement blessé par des éclats d’obus, il avait eu les poumons perforés ; laissé pour mort il fut ramassé inconscient par une patrouille allemande. Ramené à l’arrière dans une infirmerie de fortune, il fut finalement opéré et le médecin extirpa de sa poitrine des bouts de ferraille tordus avec une grosse pince ordinairement utilisée pour ferrer les chevaux !! Alphonse souffrit le martyr mais s’en sortit tant bien que mal avec un moral extraordinaire. Une fois guéri, on l’envoya dans une ferme de Bavière où il apprit quelques mots d’allemand.” (d’après les Ecrits de la fille d’un Leschois). Dix ans plus tard, le samedi 05.04.1924, il épousa Lydie, la fille de l’ancien maire de Creyers.

Traumatisées par cette tragédie, les communes de France dont deux familles sur trois ont été endeuillées, ont voulu que cette épreuve et le nom des “enfants du pays” “morts pour la France” ne fussent pas oubliés. C’est ainsi qu’est venue l’idée d’ériger un monument aux Morts ou une stèle ou même d’apposer une plaque dans chaque commune du territoire ; dans le Diois, rares sont celles  qui n’en ont pas et celui de Lesches-en-Diois date de 1921. 

La guerre de 14-18 devait être la “der des der” mais près de 20 ans plus tard, un nouveau conflit mondial éclate et mobilise à nouveau le Diois et bien sûr Lesches ;  le nom des morts viendra s’ajouter, sur le monument, à la liste des “morts pour la France” de la guerre précédente.

Durant cette abominable période de plusieurs années de guerre, en raison de sa situation géographique, le village a échappé à la confrontation directe avec les Allemands, notamment pendant l’année 1944. Niché sur un plateau auquel mènent deux routes, l’une à l’est et l’autre à l’ouest, tortueuses et à l’époque caillouteuses, Lesches, d’accès difficile, se trouve donc en dehors de l’axe stratégique de circulation reliant le col de Cabre et le Vercors.

Cette position privilégiée a donné au village, au hameau des Granges et à celui de Pierretaillée, un rôle de refuge pour des personnes d’horizons divers accueillies avec bienveillance par les habitants et bien sûr pour des membres de familles leschoises parties travailler ailleurs. Jean Abonnenc*, dans son livre sur la Résistance, relate ainsi qu’en mai 1943, ayant refusé le STO, il descend du train à la gare de Lesches-Beaumont-en-Diois pour rejoindre à pieds la ferme isolée de son oncle et de sa tante Lucie Joubert à Pierretaillée où il découvre qu’ils “hébergent déjà des cousins réfractaires de Grenoble”.*

Les mois passent,  les événements se précipitent et les Leschois se tiennent informés, s’impliquent et écoutent la radio. Décembre 1943,  Jean Abonnenc est monté “passer quelques jours chez l’oncle Lucien et tante Julie à Lesches où l’hiver, il est coutumier d’inviter les voisins à venir “énoyer” en passant la veillée.” * Il écrit dans son livre : ” Vers vingt heures, les voisins arrivent. La famille Légaut des Granges de Lesches, a parcouru six à sept kilomètres la nuit par la montagne et les Lagier, de Rodet, ont monté une rude pente pour arriver au rendez-vous. Pendant l’énoyage…, comme tout le monde, on branche la radio pour écouter “ici Londres, les Français parlent aux Français” et vers 9h15, je prête attention aux messages, si bien que Marcel Légaut me dit : “Vous y comprenez quelque chose?” Non, mais c’est curieux tous ces messages personnels qui passent, certains doivent les comprendre”. En effet, on entendait parfois Julie va boire à la fontaine…”. *

“Mois de mai 1944 : la tension augmente” *. La Résistance s’organise tandis que les familles s’inquiètent et  pressentent des jours difficiles, “comme le prouvera la malle d’affaires et d’habits que maman fera monter en cachette chez sa sœur à Lesches”, rapporte Jean Abonnenc *.

Deux maquisards leschois

Troisième semaine de juin 1944, “guérilla à Monclus (Hautes-Alpes)” *. Jean Abonnenc est appelé avec ses hommes sur le site car les Allemands attaquent ” la compagnie FTP Morvan de Montclus” *. En route, il s’arrête comme prévu à La Motte et explique au Comité de libération, présidé par le vice-amiral Laurent, que des dispositions doivent être prises : “il est indispensable pour nous d’établir une liaison secrète entre Diois et Nyonsais. Pour cela , il nous faut une personne volontaire qui accepte l’installation de nos postes et assure la retransmission. Un homme se lève, au faciès rabougri : “je suis le docteur Halperson, chirurgien-dentiste…L’amiral me regarde et affirme : on peut faire confiance à M.Halperson qui fait partie de notre comité” *.

C’est ainsi qu’a commencé l’histoire du dentiste de La Motte qui est restée dans les mémoires leschoises.

Le 24 juin 1944, ayant la confiance de tous mais curieusement pas celle de Jean Abonnenc (“je n’ai pas du tout confiance en cet homme, il y a quelque chose d’indéfinissable. Si je me retrouve seul avec lui, je le descends.” * affirme-t-il à sa mère),  il est nommé officier FTP et adjoint d’Abonnenc ! Ce jour-là, Jean Abonnenc, craignant pour la vie de ses hommes s’ils rejoignent les résistants du Vercors, répond à son chef Alain qu’il va “reprendre le maquis à Lesches, où il y a deux routes”* mais il est contraint d’emmener Halperson. Avant de rejoindre une soixantaine d’hommes qu’il a déjà fait monter en autochenille, il revient à Luc pour les dernières vérifications et “rend visite à Marguerite Moulon, institutrice rigoureuse, pour lui dire : “ce soir et tous les autres, écoutez bien les messages de Londres. Si vous entendez Un troupeau montera sur l’Alpe ou Un plan de lavande refleurira bientôt, prévenez-moi tout de suite en téléphonant au café Armand à Lesches. Mais ne le dites qu’à moi seul…” *

Il poursuit dans son livre: “A Lesches, très bien accueillis par la population, nous nous préparons à cacher nos véhicules dans un fond de vallon et à nous mettre dans le bois lorsque, à 19h30, le téléphone sonne chez Armand. Halperson décroche, Marguerite lui dit:

“je veux parler à Jeannot. Mais je suis son adjoint, qu’avez-vous à lui dire? Je ne veux parler qu’à lui.”

Prenant l’appareil, j’entends Marguerite me dire:

“Jean j’ai bien entendu Dix troupeaux monteront sur l’Alpe. Dix ? J’en suis sûre!” *

C’est vraisemblablement à cette occasion (?) que Halperson a confié à Joseph Armand une petite valise, lui disant de la cacher jusqu’à ce qu’il vienne la chercher ; ce qu’il fit, ignorant son contenu et sans méfiance envers un officier de la Résistance. L’anecdote est d’ailleurs peu connue.

A ce propos, Roger Moulon, né à Lesches-en-Diois,  apporte un intéressant témoignage supplémentaire sur ce traître dans le Journal du Diois et de la Drôme du 15 décembre 2017 : “en 1944, je me souviens bien de ce dentiste de La Motte-Chalancon, nommé Sacha Alperson (ou Halperson) ; il était venu à Lesches-en-Diois avec le groupe de résistants de Jean Abonnenc. Mes parents faisaient la cuisine dans la petite cour de la maison pour le groupe qui était au repos. Alperson mangeait avec nous et les responsables de la Résistance. Je le revois encore avec son costume marron et un grand béret. Mon père avait des doutes sur lui à cause de son comportement et une certaine façon de fouiner partout. Mon père l’avait signalé à Jean Abonnenc, mais celui-ci lui faisait confiance. Jean Abonnenc disait à mon père : “Maurice, tu te trompes, pour nous il est fiable”. Peu de temps après, il est apparu que mon père avait raison comme on l’a vu par sa trahison lors des journées de juillet 1944 à Die et dans les environs. Jean Abonnenc en a eu un grand regret”. Pourtant dans son livre Jean Abonnenc rapporte bien que malgré tout l’attitude de cet individu le troublait comme le montre effectivement sa méfiance à la fin des hostilités .

Halperson est donc tenu à l’écart des dernières informations ; le matériel est rechargé dans les camions puis la petite troupe quitte le village pour Luc. Les Allemands arrivent et ont déjà passé Bellegarde. C’est le branle-bas de combat … Peu après, Halperson demande une étrange permission pour rejoindre sa femme à Dieulefit ; nul ne sait comment il  apprit sa présence là-bas. C’est la dernière fois qu’il agit en qualité de résistant!

Le 21 juillet, les Allemands arrivent à Die où ils resteront jusqu’au 07 août et vont progresser dans le Diois, menaçant la population, tuant et brûlant…Le soir du 25 juillet, un agent de liaison venant de Die, apprend aux parents de Jean Abonnenc et aux résistants lucois “une terrible nouvelle : qui a-t-on reconnu, portant un uniforme d’officier des Waffen SS? Le dentiste de La Motte, Halperson, paradant …qui se fait appeler lieutenant Fischer” *. Il réprime et brûle, poursuivant sa route jusqu’à Luc où il ordonne d’incendier le moulin de la famille Abonnenc, le pillant auparavant. “Si je trouve mon cher ami Jeannot, je me ferai un plaisir de le descendre moi-même” * proclame-t-il.  Dans la valise confiée précieusement à un Leschois et récupérée par la suite, l’histoire dira qu’elle contenait l’uniforme SS ! Cet épisode n’a jamais été oublié et a profondément marqué les Leschois…

Prévenus à temps, les parents Abonnenc ont pu échapper à l’acharnement des Allemands et à leurs exactions.

Le 15 août 1944 les Américains débarquent en Provence ; les combats sont acharnés aux alentours de Montélimar et les forces américaines arrivent dans le Diois conduisant ainsi à sa libération. Sur cet important axe diois, un hôpital américain est installé à Beaumont et pour soigner les blessés apparaissent les antibiotiques ; il convient de noter qu’ “il s’agit de la première utilisation des antibiotiques dans la région” **. Des soldats sont même montés jusqu’à Lesches et comme personne ne les comprenait, on est allé chercher une jeune fille marseillaise, Claire, réfugiée au village pour échapper aux bombardements de sa ville, afin d’essayer de traduire leurs propos. En effet, son père leschois s’était installé à Marseille et, suivant des études supérieures, c’était la seule, à l’époque, à avoir appris l’anglais…

La guerre s’est terminée et même si Lesches est resté en dehors du cœur des hostilités, Lesches et ses habitants n’ont pas été épargnés et ont apporté aussi leur contribution à la Résistance, cachant des personnes de toutes origines, accueillant les maquisards et les ravitaillant, leur montrant les sentiers alentour…et prenant aussi les armes. Affecté au col de Cabre avec d’autres villageois, tel Leschois racontait que pourtant ils ne savaient même pas se servir de la mitrailleuse qui leur avait été confiée mais peu importe, il fallait se mobiliser et résister ! Fort heureusement, les Allemands ne sont jamais arrivés au col !

 A propos de Lesches, en parlant de ces années-là, Jean Abonnenc écrit d’ailleurs : “il y eut aussi les bons côtés qui font chaud au cœur : les remises de témoignages à nos villages méritants, comme à Lesches où nous rappelions la mémoire de Marcel Légaut “…*

La guerre est un  mal qui déshonore le genre humain  Fénelon  Dialogue des Morts

* ” Il n’est pas trop tard…pour parler de résistance” par Jean Abonnenc. Imprimerie Cayol

** Chroniques du Diois N° 25 juillet 2016

Lire aussi “Le Diois dans la Grande Guerre “ édité par le musée de Die et Dea Augusta en 2004

https://www.defense.gouv.fr/memoire/archives-et-bibliotheques/archives

http://www.museedelaresistanceenligne.org/

 

 

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